Food and Fuzz

Daniel Fontana, le Bad Bonn, la Kilbi et le public qui fait l’effort.

 

Si Bykov et Komutov  avaient également formé un duo de rock indus expérimental à tendance techno tout en menant à bien la carrière qu’on leur connaît sur la glace, vous pouvez être sûrs qu’ils auraient pris le Bad Bonn de Guin comme stamm . Véritable ovni de la scène rock mondiale, la petite maison un peu ringarde perdue au bout d’un chemin, au fond à droite de Guin (pour faire simple) opère sa magie depuis 1991.  A la question « where the hell is Bad Bonn » on pourrait aussi répondre par « au fond du lac! ». En effet, c’est toute une station thermale qui a disparue sous les eaux drainées ici artificiellement par la création du barrage de Schiffenen.D’où le Bad qui veut dire bain et non pas méchant en anglais. Ici se rencontrent fans de hockey, copains d’apéro et musiciens locaux ou internationaux derrière une façade qui n’a pas dû beaucoup changer depuis que Daniel Fontana et Patrick Boschung ont repris la main. Il m’aura fallu des mois, voire des années pour oser approcher la bête. Pourtant il s’avère sympa comme tout sous sa casquette, les cheveux un peu en bataille, des baskets pas très discrètes et une chemise repassée comme il faut. Il a quelque chose de très impressionnant Daniel, dit Düx , son petit nom en Seislertütch. Raison pour laquelle je lui ai toujours dit coucou de loin. Et il y a de quoi être impressionnée, même pour la grande gueule que je suis.

12166139_10156229678130613_1251968002_n (1)

Daniel Fontana par Mehdi Benkler http://mehdibenkler.tumblr.com/

Daniel Fontana, c’est le programmateur qui a certainement la plus grosse paire (d’oreilles) au monde. Quatre ans que son festival est sold out quasi dès l’annonce de la programmation, quelques secondes avant que google plante dans le canton de Fribourg, la plupart des gens ayant le même réflexe, 1: acheter un pass, 2: faire une recherche sur les 90% de groupes inconnus présents sur l’affiche. Mais même au bout de 25 ans et fort de tous ses succès, Daniel avoue qu’il appréhende encore cette annonce,  bien qu’on le sente très fier de ce qu’il a fait et qu’il continue de faire. Le Singinois de 49 ans qui n’a pas fait d’études est heureux dans son bar de la campagne outre-Sarine.

Je l’ai rejoint un vendredi en fin d’après-midi pour vivre à ses côtés l’accueil façon Bad Bonn.

Toujours le sourire et une blague prête, il est ici le patron . Il navigue entre la cuisine, le bar et la scène pour voir si tout se passe bien, une oreille collée au téléphone et l’autre tournée vers les artistes qu’il a programmés ce soir. Entre deux emails, il prend le temps de s’asseoir avec moi pour boire l’apéro. En face de nous les pronostiques vont bon train entre les habitués pour savoir si oui ou non les dragons remporteront le match de ce soir. C’est ce que j’ai toujours adoré au Bad Bonn. La rencontre entre deux mondes que tout devrait normalement opposer. L’hyper underground et la vie quotidienne d’un petit village de campagne se mêlent quand des artistes peu, un peu ou très connus, souvent épuisés par une longue tournée, qui viennent du coin ou de l’autre bout du monde vident leur van ou leur nightliner pendant que les gens du village boivent un coup ou jouent aux machines à sous. Ce jour-là, alors que Helios & Hess et PC Worship faisaient leurs soundcheck respectifs, on entendait parfois l’équipe au bar râler si le son était trop fort ou au contraire tendre l’oreille étonnés d’entendre une vache meugler dans les enceintes du club. Rien de conceptuel là-dedans, Daniel a horreur de ça et se moque d’ailleurs gentiment des bars fribourgeois pleins de bonne volontés mais toujours en retard de dix ans sur les grandes villes. Au Bad Bonn, il s’agit plutôt d’une série de bonnes décisions qui ont fait de la simple reprise d’un bar de village, un club qui n’a rien à envier aux plus respectés des clubs à travers le monde.

FullSizeRender

montage du matériel de Helios & Hess sous l’oeil du patron

Il y a bien sûr quelque chose d’essentiel que fait parfaitement Düx depuis 25 ans. Il fait confiance à son public. Ce que beaucoup trop de programmateurs ont oublié depuis longtemps. Là où certains se disent qu’ils ne pourront jamais programmer un groupe parce que « personne ne connaît » ou que « c’est bien trop perché », Daniel fonce. Il sait que son public est prêt à faire un effort, parce que la confiance est réciproque. Fontana c’est un peu le disquaire à qui on achète tout les yeux fermés, ou le label qui nous donne envie d’aller se renseigner sur un groupe dont on n’a jamais entendu parler. En 2015, une chose est sûre si Daniel l’a programmé, vous n’allez pas forcément aimer, mais vous allez devoir faire un effort.

Ah l’effort, ce que la plupart d’entre nous redoute tellement. Devoir vivre un concert sans connaître le tube planétaire qui sera joué en deuxième partie de set, parce qu’il n’y en a pas. Ne pas connaître les paroles, ou ne pas les comprendre parce que le groupe est danois ou polonais. En résumé, c’est la différence entre une musique de pub et un groupe de rock indépendant, ou plus simplement, la différence entre entendre et écouter.

Beaucoup de groupes parlent du Bad Bonn comme du Saint-Graal. Faire de la scène c’est toujours super, c’est le pied pour des musiciens. Mais faire de la scène avec un public aussi attentif et prêt pour la découverte c’est un vrai plus. Et puis il semblerait que ce public le rende bien au lieu et à son patron. Il m’assure n’avoir jamais assisté à une bagarre dans son bar. D’ailleurs, l’absence de sécu à l’entrée redonne un peu d’espoir à la vie nocturne et voir le chef à la caisse aussi. S’il est là, c’est lui qui fait les entrées. Il y tient. Parce que ça donne le ton de la soirée dit-il. À nouveau quelques blagues, une poignée de main, un petit mot sympa pour un copain pas revu depuis longtemps et l’ambiance Bad Bonn perdure. Jamais de casse autour des habitations alentours non plus. Le paysan d’à côté qui loue son champ est acquis à la cause. Bien que lorsque je demande à Düx si ils prennent des précautions spéciales, comme ramasser les mégots de cigarettes avant de rendre le terrain, il me répond avec toute la franchise qu’on lui connait qu’ils sont bien moins alternatifs que ce que les gens semblent penser.

Bien sûr, le Bad Bonn et la Kilbi, sa grande messe annuelle ne sont pas les seuls au monde à profiter d’un tel public. Daniel travaille d’ailleurs en étroite collaboration avec des festivals comme Primavera ou Villette Sonic. Si en plus il y a moyen de partager les frais de transports de gros groupes en ayant plusieurs dates en Europe, la collaboration prend tout son sens. Et le concept Kilbi s’exporte, comme au Centre Culturel Suisse  en 2013, ou plus récemment à Saint-Gall. Il semblerait même que quelque chose mijote du côté de Londres… Affaire à suivre.

Il peut aussi compter sur une équipe soudée derrière lui. En première ligne, son complément, Patrick. Lui-aussi propriétaire des lieux, il s’occupe plutôt de l’aspect financier, des recherches de subventions et des politiques. Bien que Düx avoue adorer les rencontrer pour leur raconter des âneries avec son humour très suisse-allemand que nos chers politiciens adorent. Et il le dit sans gêne, c’est l’argent des subventions qui leur permet de faire cette programmation annuelle aussi pointue. Il le sait, il faut accepter de n’avoir parfois que quelques curieux, comme pour cette soirée où nous étions quinze, plongés dans le noir à prendre en pleine face une heure de sons glauques, puissants, assommants mais clairement addictifs de Helios et Hess qui fabriquent leur univers sur scène, à l’aide de tout un tas de machines analogiques, d’élastiques, de fils de fers et de samples de sons plutôt tirés de la montagne que d’un studio huppé. Une heure de quasi transe, presque mystique, sans pause dont on ressort presque vidé, mais conquis.

FullSizeRender_2

Les politiciens ne sont pas qu’au bout de la main, il y en a jusque dans la cuisine du Bad Bonn. Ce soir, les Bayerische Knöddel, sorte de boulettes de pain formées avec de l’oeuf et cuites dans l’eau bouillantes sont certes roulées dans les mains d’Olivia mais c’est au président du PS de la ville de Fribourg, Jérôme Hayoz que revient la lourde de tâche de la cuisson. C’est lui aussi qui a déjà presque terminé le ragoût de boeuf que je dégusterai par la suite. Ce soir il y a bien sûr une équipe de bar menée par Marco et Lionel Pugin est au son. Un deuxième welsh à table, ça n’a pas de prix en terre singinoise, même si je suis la première étonnée de pouvoir plutôt bien suivre la conversation du repas auquel nous avons été conviés par un ÄSSE! Lancé à travers le bar par Marco. Je suis en train de fumer dehors avec Lionel qui me confie qu’ici, on mange à l’heure, et on ne rigole pas avec les horaires, ni avec la place du chef, toujours au bout de la table, la main gauche libre de tous mouvements. Quand je m’assieds près de lui en le remerciant de m’accueillir, il me lance en riant: « maintenant tu te tais et tu manges! ».

De l’autre côté du mur, les deux groupes du soir mangent à part. Ils auront eux-aussi droit aux knöddel et au ragoût, ainsi qu’à la sublime tarte aux coings préparée par Olivia qui entame sa treizième année ici. On m’assure qu’aucun groupe n’est mieux traité qu’un autre. Que ce soit pour les groupes connus internationalement comme  Queens of the Stone Age ou des groupes locaux encore inconnus, l’accueil est le même. Les rider inquiètent peu Daniel qui fait par contre attention à redemander plusieurs fois si quelqu’un souffre d’allergies alimentaires ou à un régime spécifique et prévoira des portions supplémentaires si le groupe est sur la route depuis plusieurs semaines.

la table où mangeront les artistes entre eux, au calme

la table où mangeront les artistes entre eux, au calme

 

Pour le futur, Daniel ne prévoit pas d’agrandissements, il est heureux de la forme actuelle du bar et du festival. Les tarifs des billets sont plutôt élevés pour ne pas avoir à mettre plus de monde sur le site et offrir un confort que chacun saura apprécier.

Il me reste alors à citer l’autre patron, Josh Homme qui avait dit au sujet de la Kilbi:  « Le Kilbi c’est un festival de hippies qui n’a pas trop de moyens mais où les gens se sentent bien, sont heureux ».

 

http://club.badbonn.ch/

Facebook

foodandfuzz
Follow me

foodandfuzz

Vous aimez la bouffe et le rock?

Sur Food & Fuzz, je cuisine et propose les recettes préférées de mes musiciens préférés! Des reviews de concerts, des critiques d’albums, de l’actu et des recettes, le paradis?

Si tu as un groupe ou que tu as un super label et que tu aimerais un article sur Food & Fuzz, écris-moi!
foodandfuzz
Follow me

About the author

foodandfuzz

Vous aimez la bouffe et le rock?

Sur Food & Fuzz, je cuisine et propose les recettes préférées de mes musiciens préférés! Des reviews de concerts, des critiques d’albums, de l’actu et des recettes, le paradis?

Si tu as un groupe ou que tu as un super label et que tu aimerais un article sur Food & Fuzz, écris-moi!

1 Comment

Leave a Comment