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Fri-Son, les promoteurs immobilier et l’euthanasie urbaine

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Ce soir je rencontre celui qui devrait m’aider à comprendre un peu mieux la problématique ambiante. Julien Chavaz est un des membres du comité de l’association qui s’occupe de Fri-Son, club désormais mythique, véritable emblème de la ville de Fribourg. Le club dans lequel tout fribourgeois a (je l’espère) mis les pieds ou autre chose au moins une fois dans sa vie.

Chacun a son souvenir, son anecdote, mais une chose est sûre, tout Fribourg assure avoir assisté au concert calamiteux de Nirvana en 1989.

Pour mon mari, qui a eu le droit d’y aller bien avant moi, outre un stage dive manqué pendant un concert de punk où personne ne l’avait rattrapé et qu’il avait terminé sonné contre le mur des toilettes où son frère et un pote l’avait trainé, son plus beau concert reste celui des Beasties Boys. Concert duquel il est ressorti avec un peu de sang sur son t-shirt blanc de Faith No More, mais surtout une trace de chaussure sur l’épaule. Pour d’autres c’était Queens Of The Stone Age en 2002 ou encore Kyuss. Stéphanie Bender, directrice du Nouveau Monde, se rappelle avoir été hypnotisée par Massive Attack, Raphaël Bovey, souvent ingénieur du son pour le club compare le concert de Neurosis en 1999 à « l’équivalent musical de l’explosion du système solaire pendant plus d’une heure avec des gens qui tombaient dans les pommes tellement l’intensité était intenable ». Quand Frank Matter n’en revient toujours pas d’avoir fait la première partie de Helmet en 1996, la très jolie Pascale Bonin se souvient du barman qui s’astiquait derrière elle alors qu’elle débarquait tout juste en Suisse. Mon frère se rappelle du live de Primus, et de s’être fait dédicacer son t-shirt du « Check Your Head Tour » par Mike D pendant que MCA se foutait de lui parce qu’il se trompait de personne. Sylvain Maradan, ancien programmateur du Nouveau Monde s’emballe et n’arrive pas à choisir. Et comme on le lui fait gentiment remarquer, il ne peut pas s’empêcher de rajouter encore Grizzli Bear. Les Young Gods reviennent souvent, avec une petite préférence de Vincent Yerly pour le live « Young Gods play Kurt Weil » dans les années 90. Et puis le meilleur souvenir tout en  poésie de Reto Blumer, ancien programmateur d’Ébullition: « Quand j’étais assis par terre en train de faire des découpes avec un tesson de bouteille dans mon jean peint à la main de motifs Alien Sex Friend, après le set du Gun Club, pendant que mon pote vomissait le whisky chipé à mon paternel dans mon dos (ou pas bien plus loin)… Inca Babies en première partie, c’était le 22 novembre 1986. » David Brülhart m’explique qu’il n’a rien vu du concert de Gustav il y a 4 ans, trop occupé qu’il était à se perdre dans les yeux de cette fille au bar, aujourd’hui ils ont un enfant. Sacha Ruffieux, dont le studio est installé en face choisit Afghan Wigs en 1995, mon pote Fabien se souvient avoir perdu une Doc Martens lors d’un stage dive pendant « Les Écorchés » de Noir Désir et finalement, Emilien Rossier, nouvel administrateur de la salle (qui arrive en pleine tempête, le pauvre) dit: « Moderat, mais surtout les 30 prochaines années! ».

Et puis cette citation de Franz Treichler, trouvée dans le livre paru pour les 30 ans du club: « Tout participait de la même énergie: le club, la boutique de disques, le groupe. On voulait ouvrir des fenêtres et des portes, que cette culture vienne à nous plutôt qu’on doive aller à elle ». 

Parce que ça n’a pas toujours été à portée de main. Avant Fri-Son, il fallait voyager pour voir des concerts, acheter des disques. Alors qu’Easy Jet n’étaient même pas encore un projet, les aller-retours entre Fribourg et Londres pour s’imprégner et ramener ici un peu de ce qui mijotait déjà depuis longtemps là-bas étaient fréquents.

Aujourd’hui, Fri-Son fait partie de notre quotidien, et jusqu’ici on avait l’impression que c’était acquis, que l’on ne nous enlèverait jamais notre club. Plusieurs déménagements ont certes modifié la désormais institution mais n’en ont jamais eu raison. Jusqu’à aujourd’hui, notre seul souci était de savoir si notre groupe préféré allait être booké. Ou plutôt quand.

Et puis le drame. Un projet immobilier d’une ampleur sans précédent, prévu sur un monticule de terre en face de la sortie du club. Le Cauchemar, on pourrait croire à une mauvaise blague. La rumeur parcourt la ville, mais une fois de plus, les habitués font confiance à l’association qui avait déjà géré d’une main de maître la construction de tours plus accueillantes les unes que les autres en contrebas, en améliorant l’isolation phonique du club, en déplaçant la sortie et en repeignant la façade, sous les sollicitations fortement appuyées de la ville, la transformant par l’occasion en véritable oeuvre d’art. Ils se pensaient alors à l’abri puisqu’ils s’étaient préparés bien à l’avance, connaissant sur le bout des doigts le plan d’affectation du quartier depuis longtemps. La situation s’avère d’ailleurs stable avec les locataires de ces immeubles. Quelle surprise alors de prendre connaissance d’un soudain changement d’affectation de la zone qui se situe en face de la porte d’entrée. Là où nous ne voyons qu’un talus recouvert de branches et de feuilles, d’autres on aperçu la possibilité de construire des habitations semi-enterrées, à cheval sur cette butte de Pérolles. Sauf qu’il n’est actuellement pas possible d’y construire quoique ce soit. En Suisse, le territoire est en effet aménagé en zones. Il y a des zones industrielles dans lesquelles on implante plutôt d’horribles hangars et autres magasins de bricolages très laids, et des zones artisanales dans lesquelles poussent des ateliers par exemple. Il existe aussi des zones agricoles et donc inconstructibles, comme l’immense étendue verte en face de mon salon qui me permet d’être au calme même si parfois on purine jusque dans mon jardin, et bien d’autres encore.

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http://www.fri-son.ch/fr/about-us/fri-son-au-centre Une maquette du projet prévue sur la butte de Pérolles.

Jusqu’ici, cette butte qui risque de poser un gros problème à Fri-Son était située en zone inconstructible. Et c’est là qu’est l’os, hélas. Alors que l’association et son comité savaient depuis toujours que les zones en contrebas accueilleraient tôt ou tard des habitations et avaient eu le temps de s’y préparé, en bons élèves qu’ils sont, voilà que la ville devrait statuer tout prochainement sur le changement d’affectation de la dite butte. Et là je sens que ça fait tilt, vous saisissez instantanément le problème, regardez votre bras et confirmez cette étrange sensation qui file la chair de poule. Parce que si Fri-Son se retrouve entouré d’habitations, d’appartements peuplés de gens qui dorment comme vous et moi, il suffira d’une seule plainte pour provoquer une catastrophe.

Il faut bien comprendre comme le dit Julien Chavaz que le fait d’être implanté ici depuis 30 ans n’offre aucun avantage légal à Fri-Son. Un peu comme la vieille dame du dessus n’a pas plus que vous le droit de mettre la télé à coin sous prétexte qu’elle est née dans le salon pendant la Première Guerre Mondiale.

Alors bien sûr on pourrait suggérer à Fri-Son de fermer les fenêtres (lire la citation de Franz Treichler plus haut et retenir ses larmes…), et de refaire son isolation phonique. Mais ça ne réglera pas le problème puisque ce qui gène le plus les voisins en général, ce n’est pas le son des concerts, mais bien les gens qui vont voir le concert. Quand, vers trois ou quatre heure du matin, on se mue en fan de hockey et qu’on hurle « allez, allez allez alleeeeeez! » en tenant son pote par le perfecto pour éviter de se prendre un parcmètre, quand on dégueule sur une voiture ou qu’on met un pain au type qui jure (très fort) qu’il n’a pas mis une main aux fesses de notre copine ou lorsqu’encore, on fait un concours de air guitar, battant allègrement ou du moins c’est ce que l’on s’imagine sur le moment, la tessiture de Mariah Carey en mimant un solo de Van Halen.

Les promoteurs promettent pourtant qu’il n’y aura que des étudiants dans ces habitations. Imaginant, qu’ils ne poseront pas de problèmes puisqu’ils font partie du public. Mais les étudiants ont des examens, et des nerfs mis à rude épreuve. On ne peut pas leur demander de vivre les fenêtres collées à celle d’un club en espérant qu’ils ne s’en plaindront jamais.

Non, Fri-Son, son association, et son comité veulent des certitudes. Ils veulent connaître la décision de la ville quant au changement d’affectation de la zone en question. Le dossier traîne, et Fri-Son angoisse. Les élections de février vont redistribuer les rôles à la tête de la ville et on peut se poser la question de savoir si la mollesse ambiante n’est en fait qu’une volonté de ne pas se mêler d’un dossier aussi complexe à la fin d’un mandat.

Attention, comme me le fait remarque Julien, Fri-Son n’a jamais été un club politisé comme peuvent l’être l’Usine à Genève ou la Reithalle à Berne. Pas de contestation, plutôt une bonne entente et des soutiens des politiques en place, comme en témoigne la présence d’Alain Berset lors de la soirée des trente ans. Le Conseiller Fédéral n’ayant pas hésité (merci Floriane) a placer « si c’est trop fort, c’est que t’es trop vieux ».

J’aimerais rajouter, « si c’est trop fort, c’est que t’es trop près ».

C’est un peu la même histoire que le citoyen qui vote pour des partis écologistes, mais qui prend 5 sacs en plastiques à la fin de ses commissions pour emballer son filet de porc et éviter ainsi qu’il ne dégueulasse la voiture. Si vous venez habiter en centre-ville, vous ne pouvez pas exiger de vivre avec le niveau sonore d’une petite commune de campagne dans laquelle tout le monde sursaute quand le chien du facteur aboie. Il y a une année j’avais envisagé d’ouvrir un petit tea-room à la rue du Simplon, une des zones piétonnes attenantes au boulevard de Pérolles. J’avais été claire avec la régie qui louait une ancienne épicerie italienne en annonçant ma volonté de faire une terrasse pour mon établissement qui aurait fermé à 20h00. La réponse fut sans appel: « Madame, qu’est-ce que vous faites si un chirurgien vient habiter en-dessus? Avez-vous conscience du bruit que génère une terrasse? Et s’il doit dormir tôt pour opérer pendant la nuit? ». Inutile de vous dire que mon dossier a étéd’emblée refusé.

news site FRIb

http://www.architram.ch/news/tour-de-l-esplanade-fribourg.html

Aujourd’hui il ne s’agit pas seulement de sauver Fri-Son, mais de mettre un terme à l’anesthésie d’une ville toute entière.  Si la ville se prononce en défaveur de Fri-Son, elle lance un message fort, et écrit en gros: « la Culture passe après ».  Qu’adviendra-t-il alors du Nouveau Monde quand on construira une immense tour sur l’esplanade de l’Ancienne Gare? Cette tour ne contiendra assurément pas que des salons de toilettage et des bureaux d’architecture. Outre le fait que notre ville se transforme peu à peu en un Tétris géant, allons-nous accepter de passer après?

Mais ne nous laissons pas abattre, il faut toujours voir la salle à moitié pleine.

Le plan d’affectation n’a pas encore changé, et la lenteur des autorités indique plutôt que la question est complexe et demande de la réflexion, donc rien n’est encore joué. De plus, la Ville siégeant également au conseil d’administration de Blue Factory, une solution de ce côté là est encore envisageable (même si le dossier « Fri-Son déménage à Blue Factory » semble perdu dans un congélateur, me dit Julien), à condition biensûr que les loyers soient revus à la baisse. Les sommes actuellement articulées ne sauraient être honorées que par un club dont la programmation serait loin de celle qu’a connu Fri-Son jusqu’ici. Il faudrait remplir à tout prix, et passer du côté obscur de la force en accueillant un public plus intéressé aux produits dérivés qu’à la musique elle-même.  Par contre, du pire du pire des cas, si Fri-Son devait quitter la route de l’Industrie, les murs pourraient être revendus à prix d’or et constituerait une bonne réserve pour l’association qui en est indirectement propriétaire.

Samedi 24 octobre 2015, Fri-Son organise une journée spéciale  pour sensibiliser le public à la problématique à laquelle l’association doit faire face. En offrant des concerts de 8h00 à 17h00, ils espèrent montrer à quoi pourrait ressembler le futur Fri-Son dont le slogan devra passer de Loud & Proud since 1983 à Quiet and Betrayed since 2016. Depuis plusieurs jours, voire plusieurs semaines, la mobilisation se fait sentir un peu partout. Les photos de profiles sur Facebook sont remplacées par le logo « Fri-Son au Centre », et la liste de signatures s’allonge sur la page du comité de soutien.

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Désormais,  et ce jusqu’à ce qu’une décision ferme soit prise par les autorités, à nous de maintenir la pression, d’en parler. A Fri-Son d’être présent, et d’en parler tout le temps. Sur les réseaux sociaux, dans les médias. A chacun de prendre ses responsabilités et d’écrire à la commune pour lui signifier notre indignation et l’impossibilité de concevoir que la ville ne puisse pas soutenir plus activement la Culture. Imaginez que la ville de Fribourg devienne la première ville de Suisse à soutenir très activement un club de rock pour le maintenir au centre ville en trouvant des solutions et des compromis qui satisferaient toutes les parties? Le rayonnement d’une telle action serait bien plus utile que n’importe quel plan de communication mis en place jusqu’ici pour mettre en valeur la commune.

L’enjeu est de taille, mais tout est encore possible.

Pour fêter la mobilisation de la population, Darius nous offre un clip, tiré du vernissage de leur album il y a quelques mois à Fri-Son, l’occasion de voir de l’intérieur, le club pour lequel nous allons nous battre.

Concrètement:

Signez ici: https://aucentre.wordpress.com/about/support-fri-son/

Venez là: https://www.facebook.com/events/918914358174636/

Et écrivez ici:

Maison de Ville
Place de l’Hôtel de Ville 3
1700 Fribourg

 

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